Littérature = imagination 

(En français à l’exception du prologue et des enluminures en anglais.)

(Postcript preamble: this piece is in French, sorry, it just kind of happened that way.

It was triggered by a video from La Brigade du Livre, and I’m currently back to reading Montaigne’s Journal de voyage en Italie, par la Suisse et l’Allemagne as a digressive pause from Infinite Jest and as a palate-cleansing entremets after the wonderful Station Eleven which is one of those beautiful imaginative adventures after which one needs a pause just to get one’s breath back; and where I felt it would be rude, maybe difficult, to read more SF immediately after. Forgetting as ever that SF, speculative fictions, and imagineering are always all around: in Montaigne too. Besides, Montaigne always leads to Thinking. That’s bad enough already. Worse: Montaigne leads to Thoughts about writing, and reading, and big questions about literature and blogging and The Meaning Of It All.

So. In French because of Montaigne and LA BRIGADE DU LIVRE.

As a compromise, I’ll add some pretty pictures of recent reading. They kind of punctuate the text, so it’s a medieval-manuscript-like bit of bilingualism.)

La lecture, la littérature, et la vie littéraire sont désormais bel et bien en vie. Vive la vie imaginaire !

Comme tout lecteur assidu.e de meta-meta-medieval aura remarqué, je n’ai pas beaucoup publié.

Pendant longtemps je m’étais convaincue que c’était parce que je travaillais et ce travail me laissait à la fin de la journée aplatie et épuisée. Il n’y avait ni temps ni énergie pour publier.

Lasse.

Et puis il y a eu la crise, le surmenage d’avril. Qui aurait pu être bien pire, j’ai eu de la chance.

Tout cela est bien sûr vrai : je n’essaie pas de m’exculper, le manque de temps et d’énergie ce n’est pas une excuse, c’est un simple fait.

Mais ce qui est vrai aussi, et tout aussi vrai, c’est que l’énergie et le temps, ces deux souffles célestes, n’avaient cessé leurs brises. Qu’ai-je fait d’eux, et qu’ont-ils fait de moi ? Et bien, j’ai lu, j’ai écrit, j’ai discuté, j’ai persuadé d’autres à lire, et ainsi de suite. Je n’ai jamais cessé de vivre une vie littéraire.

Ce n’est pas la même vie que celle d’autres collègues, mais il aurait été surprenant si elle l’eût été, comme nous sommes des individus différents.

Ceci dit, de temps en temps je “publie” quelque chose ici–au sens large du “publié = lisible et ouvertement accesible à quiconque”–et de temps en temps ces choses ressemblent grosso modo aux attentes habituelles ou stéréotypées d’une prof en langue et lettres ayant un côté médiéviste et un côté andragogiste. Jusqu’à présent, ces blogues plus normaux ou conventionnels conprennaient le plus souvent des travaux écrits de l’ère doctorante d’il y a environ une dizaine d’années et des communications à des colloques et congrès plus récents que j’étais en train, tout doucement, de réécrire ; en ce qui concerne ces derniers c’est une transformation formelle, rhétorique, stylistique d’idées remaniées pour un mode d’expression et un public différents.

Je me suis rendue compte récemment de plusieurs faits.

J’aime mon travail et j’y mets de l’effort intellectuel et imaginatif, y compris dans la composition et l’invention d’activités littéraires, et ce travail n’est donc ni fléau ni fardeau ; au contraire, ce travail est un plaisir.

Je n’ai jamais arrêté de “publier” pendant cette dernière décennie : on devrait compter–et je le fais donc ça compte :)–le dessin et la construction de cours et de matériel de cours, dont presque tout est en ligne “publiquement”.

Je fais du travail créatif chaque fois que j’enseigne un cours, parce que ma façon de faire c’est une performance avec la participation interactive du public estudiantin, l’improvisation, le stand-up, et des jeux-quiz qui demandent de l’intelligence et de l’imagination de la part des étudiants.

Cette approche encourage les questions imprévues, dont le résultat est le partage de suggestions de lectures–dans un esprit d’hospitalité culturelle–y compris bien sûr des films et toute autre création esthétique visible, audible, et autrement perceptible : pendant la première semaine d’un cours pour débutants ce semestre (FREN101, il y a deux semaines) les suppléments allaient de la Nouvelle vague et du VIFF (festival international de cinéma ici à Vancouver) au café-croissant, et on parlera sans doute on beau jour des madeleines de Proust.

Seule règle : ces dons gratuits ne seront jamais inscrits dans mes notes de cours (surtout le PP qui sera remis à jour après le cours et distribué aux étudiants) afin de préserver l’imprévisible et le subversif. Des mentions en passant, sur le vif, qui n’ont de sens que dans ce contexte précis, à ce moment, avec ces gens-là dans cette conversation-là ; un besoin d’être attentif et engagé ; tout cela afin de sauvegarder tout ce qui est précieux dans la littérature, la culture, et le savoir en insistant que certaines choses qui se passent en classe ne sont pas sur Le Programme, ne se retrouveront jamais à L’Examen, ne figureront jamais dans Une Liste Des Choses À Savoir.

On est à l’université, des adultes intelligents, dans un pays démocratique et civilisé (en théorie, et par rapport aux voisins), en 2015 : on a un devoir d’inciter les questions, la quête du savoir, la cultivation de l’esprit, l’esprit tout court. En d’autres mots, la joie du geek.

Ce travail est littéraire, pour le bien public, et dans l’intérêt général. Tout bon lecteur sait ce qui s’ensuit naturellement si personne ne fait ce travail utile :

Je jouis d’une grande liberté de lecture, de mouvement intérieur, de divagation et de digression, précisément parce que mon travail ne m’oblige pas à “publier” dans le sens traditionnel, avec ses attentes habituelles, dans des domaines préscrits. Je lis beaucoup, comme toujours, même si ce que je lis n’a pas forcément ou évidemment quoi que ce soit à faire avec mon travail universitaire (ou du moins ni évidemment ni immédiatement) : surtout la littérature de l’imaginaire (+/- le “speculative fiction” mais le français l’exprime mieux), des écrits expérimentaux, de l’SF “proprement dit”,

et du médiéval, du médiéviste, du médiévaliste, du médiévalisant, … et tout ce que je trouve en me promenant en ligne, suite aux conversations avec les amis

–pseudo de Sarah Monette, voir aussi Mélusine etc. (merci NF)–

et grâce aux interventions imprévues des étudiants en classe : merci, par exemple, à un certain KG dans mon FREN101 de cet été, quand on a parlé du monde des mèmes. La plupart de mes activités en critique littéraire et en commentaire culturelle sont sur Facebook ; de temps en temps je relie les clichés et les fils ici en blogues.

Je savais depuis longtemps que “la littérature” n’était pas juste des chefs-d’œuvre dans le domaine esthétique qui utilise les mots ; elle s’étend bien au-delà des œuvres artistiques classiques et canoniques, de statut autoritaire et par des Autorités, écrits et imprimés, en forme de livre physique relié.

Tout le monde le sait. Comme tout littérateur vivant aujourd’hui, même le plus ancien et croulant, j’ai fait connaissance avec les idées de Roland Barthes.

Je le savais très bien depuis mes premières rencontres, toute petite en poussette ou en rampant, avec Breughel, les Schtroumpfs, et des pubs avec leurs images et leurs jeux de mots. (Vive la Belgique !)

Et encore, j’ai le grand avantage du hasard d’être née en 1973. Année millésime pour les films d’épouvante … et me permettant de grandir à l’âge d’or des jeux vidéo et des jeux d’arcade des années 1980 (Space Invaders et Tetris), et de voir à l’époque les grands classiques d’un cinéma où figuraient ces nouvelles expressions imaginaires (Tron, The Last Starfighter, WarGames, Lawnmower Man, Back to the Future) ; tout en lisant constamment de la SF, de toute époque ; découvrant Angela Carter, Neil Gaiman, et William Gibson pendant les années 1990. 1991 : ma première identité en ligne (jo263@cam.ac.uk, plus ou moins) et donc mes premiers pas dans ce nouveau monde dans cette nouvelle dimension qui semblait être un monde purement de l’imagination et imaginaire, surtout quand j’y ai croisé mon premier troll en 1992. La merveille, la magie, l’incroyable transcendance de la première fois qu’on rencontre Doom.

Ajoutons donc l’intertextualité et la trans-littérature à la soupe.

Il existe divers moyens d’être et de faire de la littérature et il existe autant de manières de participer à la littérature, de réaliser une activité littéraire, de vivre la vie littéraire ; une vie munie de sens, de non-sens, d’imaginaire, une vie intérieure pleine : une vie qui est pour tout le monde, ouvert librement à tous, et dans la liberté du gratuit : à la fois la gratuité du don et du partagé, et la liberté para- ou anti-capitaliste par rapport à l’argent. Le livre–dans son sens élargi ou libre–il libère.

L’expression en anglais “to get a life” comprend une allusion à la célèbre citation de Socrate, “une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue”. Ce fut le sujet de ma première rédaction en philo : j’avais seize ans et c’était le moment parfait pour cette matière et ses approches, pour la grande découverte d’un autre type de monde parallèle de l’imaginaire et des idées qui permettait à son tour de découvrir que cette adolescence troublée, c’était tout simplement une phase de l’âge de la raison, une phase qui faisait mal mais qui faisait aussi du bien et tous les deux pour la même raison, la prise de conscience de soi et l’apprentissage : la philo, le scepticisme, tout interroger, la réflexion, c’était la vie active et engagée d’un adulte. 

Cett expression a malheureusement le plus souvent une version péjorative : “get a life!” ; tout comme “vis ta vie”.
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Il y a un équivalent proche (mais franchement rare) en français :

  • t’as rien de mieux à faire de ton temps !

Les autres équivalents s’éloignent du sens socratique et s’empirent par l’ajout d’une attitude anti-intello et/ou rentard ou radin, ce qui est dommage mais fort curieux ; on se serait attendu plutôt au contraire, étant donné les histoires et les associations culturelles des deux langues et de leurs pays :

  • faut se décoincer / sors un peu de tes bouquins !
  • ramasse ta carcasse !
  • profite (deux sens…) de la vie !
  • (plus ancien) trouve-toi une situation !
  • bouge-toi un peu quand même !
  • faut sortir un peu / sors de ton trou !
  • achète-toi une vie / va t’acheter une vie / va t’acheter des amis !
  • demande trente (ou trois) sous à ta mère et sors un peu !

Tirons-en la leçon que le français a besoin d’un équivalent du “geek out!” en anglais, l’expression d’un “geek power” subversif et affirmatif en réappropriation joyeux et ludique. Qui rira en dernier… Les geeks, c’est l’avenir et d’ailleurs La Force est déjà avec eux.

Les “geeks” professionnels sont souvent en informatique ou des ingénieurs, et c’est un des publics les plus importants de la littérature de l’imaginaire. Il y a même des entreprises qui embauchent des écrivains comme “imagineers”, idée géniale combinant “imagine + engineer”,  des ingénieurs ingénieux de l’imaginaire. De là sont sortis par exemple les excellentes collections de nouvelles de la série Arc, travail collectif issu de conversations et de collaborations entre scientifiques et science-fictionistes. À voir aussi : Eclipses (plusieurs volumes), Edge of Infinity, Engineering Infinity, Twelve Tomorrows. Nous les littéraires et littérateurs, on devrait s’unir aux geeks scientifiques et ingénieurs : nous sommes effectivement tous geek en tant qu’intellos vivant des vies avec (ou de) réflexion et examen.

Concluons donc. Je viens de terminer Station Eleven (Emily St. John Mandel ; paru en 2014, prix Arthur C. Clarke en 2015, pas encore traduit en français) il y a quelques jours. C’est en partie de sa faute que j’écris ce blogue, parce que ce roman m’a fait arrêter un moment, j’ai dû ne rien lire pour un peu–et surtout pas de SF–pour reprendre mon souffle.

La littérature donne ainsi le souffle, le prend, le prend et le reprend, essouffle. Ça fait mal mais ça fait du bien. On respire mieux après, plus profondément ; on se sent allégé, clair, et insufflé.

Les grands romans et les grands cycles romanesques (Star Trek, Twin Peaks, Buffy, Firefly, Dollhouse, Lost, Breaking Bad, The Killing, The Fall, Game of Thrones, Hannibal, Sense8) nous immergent dans leurs univers. Tout comme leurs ancêtres–du mythique et du religieux au médiéval et à la bande dessinée–et comme tout jeu, ces voyages imaginaires peuvent aider dans la vie, soulever une existence banale, fournir un refuge où on s’évade d’un autre monde. L’asile de l’exil.

Cela peut nuire en devenant trop : voilà la nécessité des cycles épisodiques et/ou satiriques (Roman de Renart, The X-Files, Angel, Simpsons, Futurama, House, The I.T. Crowd) et des formes plus courtes telles la collection de nouvelles.

C’est surtout le cas pour un écrivain dont les mondes imaginaires sont d’une ampleur et d’une intensité époustoufflante : Ursula K. Le Guin, Octavia E. Butler, Neil Gaiman, Gwyneth Jones, Elizabeth Bear, China Miéville.

On termine une histoire dont l’action se déroule dans un monde, on respire, on fait une pause avant de commencer une nouvelle histoire et de voyager dans son nouveau monde. C’est comme du bon chocolat qui satisfait autant, indépendant de la taille d’une unité de la matière, que ce soit une praline parfaite ou une tablette de 100 g.

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Autre option plus calmante ou moins stressante, l’anthologie à voix multiples (éd. John Joseph Adams, Jeff VanderMeer, Jonathan Strahan, …).

Cette règle aurait une seule exception :


Voici donc ce qui permet d’indentifier ce que c’est que la littérature (et tout autre imaginaire) : ce n’est pas un produit de consommation. Tout le contraire. La littérature, la bonne, la vraie ? on ne la consomme pas, elle nous consomme ; et ce faisant tous les deux on se consume. Comme tout feu, elle aspire tout l’oxygène, elle brûle, désèche complètement, réduit en cendres, regénère la terre, et fait repousser bien nourri et plus fort.

Le tout premier livre dans la première vidéo [KILKE] de LA BRIGADE DU LIVRE est Cartographie des nuages (Cloud Atlas) de David Mitchell. Un beau livre, plein de beaux mots et de belles idées, qui fait songer et brûler et qui a transporté cette liseuse et l’a laissée à bout de souffle tout comme Doom l’a fait, et Station Eleven, et maint autre maintes fois d’ailleurs.

Terminons donc avec des cadeaux littéraires, dont un autre moyen de faire de la critique littéraire (en français) et une invitation à faire de la littérature créative :

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