The Old Talks Series: “La Consolation de l’amitié poétique au féminin dans le ‘Roman de Flamenca’ “

“La Consolation de l’amitié poétique au féminin dans le Roman de Flamenca
Colloque SATOR
Filière : Amitiés féminines
University of Victoria, 2012

First, as a special treat for non-Francophone readers, an entirely misleading but very pretty picture from the Getty museum blog:

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Amitié 2012: topiques de l’amitié dans la littérature médiévale et d’Ancien Régime

Du 20 au 23 juin 2012, à l’université de Victoria (BC, Canada), le colloque Amitié 2012 propose d’explorer les récits et lieux communs de l’amitié dans la littérature médiévale et pré-moderne. Ces rencontres rassembleront, mesureront et analyseront les topoï narratifs d’une thématique morale de longue date, dans pour la tradition classique (Aristote, Cicéron, Plutarque) que pour la tradition chrétienne (l’amitié de David et Jonathan, la charité chrétienne, l’amour entre frères).

Souvent définis dans le système des personnages comme des doubles ou des variations sur un type, les amis se reconnaissent dans le récit par une paradoxale répétition, menant tantôt à la rivalité, tantôt au sacrifice: toujours en situation d’émulation et de découverte de soi avec l’autre, les amis sont parfois placés en compétition amoureuse ou sociale et maint récit développe une trame narrative fondée sur la question de la loyauté à l’ami, loyauté posée d’emblée comme une vertu. Loyauté à l’autre et une loyauté à soi-même, l’amitié opère comme une qualification dans l’identitaire et l’immuable qui génère le mouvement dramatique et en fournit une clé structurelle. Que les personnages maintiennent (ou trahissent) la fidélité première, cette thématique entraîne une perpétuelle référence du récit à un modèle, souvent implicite, et à des codes, changeant avec les cultures. En ce sens, l’amitié constitue une exemplaire topique narrative.

L’approche satorienne encourage la manipulation de vastes corpus grâce à l’étude d’un topos particulier, de ses récurrences et de son éventuelle transformation suivant l’époque et le lieu de l’occurrence. Une rapide exploration de SatorBase (www.satorbase.org ) permettra au chercheur d’apercevoir les résultats d’enquêtes déjà versées au thésaurus. Dans le cas de ces rencontres, de nouvelles identifications et collections des topoï sont invitées et sollicitées.

Par exemple, la démonstration et l’exploration de l’amitié donnent lieu à des scènes de “reconnaissance” ou de dénonciation qui se lisent aussi comme des topoï: n’est-ce pas dans le besoin qu’on reconnaît ses vrais amis? Et le flatteur ne mime-t-il pas les paroles et attitudes de l’ami? La mort de l’ami est la mort de soi etc. La littérature morale et sapientiale fournit ainsi les premiers titres de topiques narratives. Mais également, l’identité des amis, se reconnaissant l’un dans l’autre et se réalisant dans la relation à l’alter ego, recoupe les thématiques et topiques du double. Songeons au Lai du Laostic: deux amis aimaient la même femme, qui les aimait de retour… Rivalité et complicité se disent en des épisodes topiques de duels et partages. Mais également, c’est sur ce modèle que se fondent les communautés spirituelles et intellectuelles d’Ancien Régime, à commencer par le monastère et continuer par l’échange savant, puis la mythique République des Lettres. Enfin, l’amitié singulière est-elle encore une amitié? Quels sont les épisodes topiques des amitiés amoureuses? Exsite-t-il des frontières génériques, ou topiques, distinguant l’amitié de l’amour?

Dans le cadre des rencontres de la SATOR, nous appelons des communications individuelles et des sessions constituées sur les récits, lieux communs et topoï de l’amitié dans la littérature médiévale et d’Ancien Régime. Nous invitons entre autres l’exploration de thématiques, schémas narratifs, personnages, thématiques morales autour de la notion d’amitié:

  • Amitié et rivalité

  • Loyauté et identité

  • Trahisons et sacrifices

  • Constitutions du personnage et amitié

  • La mort de l’ami

  • Dialogues savants et amitiés personnelles

  • Communautés régulières et amitié

  • Amitié et amitiés particulières

  • Amour et amitié

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AVERTISSEMENTS
[remise à jour en 2014… et en 2015… ]

1. Cette communication vous propose une seule lecture d’un récit ambigu. D’autres lectures sont bien sûr également possibles et valables, et le sont non seulement en tant qu’alternatifs ou lectures en parallèle, mais simultanément. Flamenca est un texte qui exemplifie les approches plurielles « et » féministes à la lecture, au sens, et au monde ; plutôt que le « ou » binaire hiérarchique phallogocentriste.

2. Dans le même esprit, cette communication pourrait elle aussi être ambigüe. Pour inciter la réflexion, la discussion, les questions (c’était après tout une communication à l’oral, à un colloque). Un essai expérimental de souligner les aspects ludiques de Flamenca : jeux de mots et double-entendres, jeux de focalisation et de perception, bref : la polysémie.

3. Cette communication observe l’amitié reliant Flamenca et ses dames du point de vue de Flamenca. C’est presque trop vous dire, je ne veux pas vous donner trop d’indices dans ce jeu-ci…

4. Si vous avez le texte de Flamenca sous la main, je vous propose le jeu suivant : relisez-le du point de vue de chacun des personnages. Vous verrez que tout change à chaque relecture. Soit avant de lire le texte ci-dessous, soit après, et pourquoi pas pendant que vous lisez, en laboratoire interactif de lecture, d’engagement littéraire sur le vif ?

INTRODUCTION

Le Roman de Flamenca nous présente à première vue un triangle amoureux bien classique : un mari jaloux (Archimbaut), sa femme (Flamenca), et un soupirant. Ce dernier, Guillem, est un beau jeune homme qui souhaite compléter ses études avec un cours pratique dans l’art et la technique amoureuse et poétique. Rien de surprenant, il réussira dans sa double quête : la séduction et la production poétique. Mais ce triangle se compliquera. Ce roman, vous voyez, c’est une curiosité littéraire à divers égards : un des rares romans en occitan, roman polysémique et polyphonique comprenant plusieurs histoires d’amour simultanés, proto-roman psychologique, et « somme » du savoir amoureux et poétique.

[Ajoutons aussi la possibilité que le roman n’ait pas été composé d’un seul trait, ni d’une seule main, ni encore à une même époque ; et la complication supplémentaire, en ce qui concerne l’identité du/des poète/s, qu’elle soit écrite au moins en partie par une/des femme/s. Une composition féminine et plurielle se distinguerait à deux égards de celui d’un seul auteur-clerc (à l’époque, inévitablement masculin), nous rappelant entr’autres le Lancelot de Chrétien de Troies et Marie de Champagne. Sur ce, voir : “The Trobairitz and Flamenca.“]

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Ma communication propose l’ajout d’une nouvelle lecture : une histoire d’amitié, à lire à travers ses variations curieuses sur le thème du lien entre amour et poésie. Curieux, par rapport à la version plus « standard » qu’on retrouvera à travers le corpus lyrique occitan et des vidas et razos pseudo-biographiques qui y sont rattachés dans certain manuscrits : version abrégée et brute, l’amour—c’est à dire l’objet amoureux, l’idée de l’amour, l’idée d’être amoureux—l’amour inspire la poésie. Ajoutons entre parenthèses que, comme l’a bien démontré Chantal [Phan] dans sa communication d’hier [« Qui sont les ‘amis’ de la lyrique des troubadours et trouvères? Réflexions d’ordre stylistique et traductologique au sujet d’un glissement sémantique. » ], les « amis » qu’on rencontre dans la lyrique occitane sont déjà bien divers, et certains seraient plutôt des cas d’amitiés ; surtout dans les poèmes en dialogue—les tensons et les partimens.

Dans une première variation et complication, ce roman tisse ensemble trois histoires d’amour, qui se différentient par des changements dans la focalisation. L’histoire de Guillem n’en est qu’une ; celle de Flamenca la deuxième ; et la troisième, c’est l’histoire d’Archimbaut, de son amour pour sa femme et de son amitié pour Guillem. Notre triangle devient un réseau quadrilatéral.

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mais la situation pourrait être bien pire, plus dangereuse, et plus compliquée

Deuxième complication : Guillem obtient l’amour de sa dame, mais les autres trames narratives se résoudront elles aussi, dans un espèce de ménage à trois. De façon plus ou moins heureuse, comme la fin du roman est lacunaire.

Troisième complication : la quête que poursuit chacun de nos trois protagonistes est à la fois amoureuse et poétique (comprenant aussi une recherche du savoir, de la connaissance de soi, de la compréhension de l’autre : apprentissage, éducation, essenhamen et entendemen). Nos trois personnages principaux réussiront à produire des poèmes, mais parmi ces poèmes, les deux principaux sont des ouvrages collaboratifs : un premier poème, qui jouera un rôle cardinal dans l’intrigue, comprend une œuvre de Guillem avec un ajout d’Archimbaut et une appropriation par Flamenca. Le deuxième poème principal est un poème dialogué qui détient son importance du fait que sa composition occupe la moitié du roman et accompagne précisément, pas à pas, l’évolution de la relation amoureuse entre Guillem et Flamenca. Ce poème est fait des mots qu’échangent Guillem et Flamenca.

Cette perle troubadouresque (ou niaiserie adolescente, comme vous voulez…) se retrouve ci-dessous, ainsi que sa traduction en français moderne par Jean-Charles Huchet.

Screen Shot 2014-10-09 at 5.07.09 PMVous y verez une ressemblance avec le poème de Giraut de Borneil qu’à cité Chantal hier (c’était le 11 sur son polycopié, ai las, que plans, etc.), ainsi qu’une relation familiale avec bien d’autres chansons ai las (dont celui de Peire Rogier) et avec le planctus latin. Chaque réplique, chaque parole est chargée d’allusions au corpus lyrique occitan ; c’est un jeu de séduction qui est aussi un jeu de savoir poétique et un jeu d’esprit—tout comme l’est l’utilisation de citations lyriques dans les nouvelles occitano-catalanes de Raimon Vidal de Besalú et dans des romans en français « épigonaux » de même époque, du premier tiers du 13e. Le Voir dit de Machaut d’un siècle plus tard serait probablement un exemple, voyons, plus célèbre du même sous-type spécial de roman.

Bien. Tout cela est bien connu, et l’est depuis bien longtemps.

Regardons cette tenso centrale de près.

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On remarque qu’hélas, en dépit de la richesse allusive, c’est un poème banal, sonnant plutôt du plagiat que de l’hommage raffiné. Surtout sa deuxième moitié, où les finesses du trobar retombent dans le ridicule d’une quête parodique, fort pratique, qui retourne ce vocabulaire enrichi à ses sens de base, pratiques, de tous les jours : les amants cherchent à trouver moyen de se rencontrer. C’est très texto.

En regardant de près la composition de cette tenso centrale, on remarque qu’hélas, la prouesse poétique de Guillem et de Flamenca devient encore moins convaincante. Ils se font aider. Guillem, le pauvre, essaie de se faire aider par Amour (la personnification) elle-même, tout en assimilant des objets de désir et en essayant d’obtenir sa « merci » . Mais malheureusement il se fait avoir par elle. Flamenca, quand à elle, se fait aider par ses deux demoiselles, Margarida et Alis. C’est une relation bien plus productive, saine, et heureuse ; et le Roman de Flamenca c’est aussi bien l’histoire de l’amitié qui se développe entre ces trois femmes.

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Un petit résumé du roman, du point de vue des trois femmes. Juste après leurs noces, Archimbaut devient fou de jalousie, pensant qu’un jeune fenera d’amor cortes—un fausseur courtois—pourrait lui ravir Flamenca. Il l’enferme donc dans une tour, d’où elle n’est autorisé de sortir que pour prendre la messe et pour se rendre aux bains. Flamenca est accompagnée de deux demoiselles, Alis et Margarida. À l’église, elles rencontrent Guillem—le cauchemar d’Archimbaut rendu en chair et en os—déguisé en clerc, ayant compris que c’était le seul moyen de s’approcher de Flamenca. À l’abri du psautier, au moment où on le donne à baiser, à la place du « fiat pax » du psaume 122 Guillem substitue ses propres paroles, les deux syllabes hai las. Flamenca s’aperçoit de la double substitution—du clerc et des mots—et, de retour à sa tour, elle en discute avec ses demoiselles. Les trois dames trouveront ensemble une réplique. Et puis c’est au tour de Guillem, et ainsi de suite. Un poème en résultera, tout doucement, de ces échanges : notre tenso centrale, autour de laquelle et à partir de la composition de laquelle vue en gros-plan et au rallenti, le roman se construit.

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Grâce à une grosse lacune dans son dernier quinion, ce roman reste inachevé. Voici une proposition d’une continuation alternative. Tentant mais probablement d’un utopisme hélas invraisemblable.

Si la partie principale du roman est ce poème et sa composition, notons que l’objectif immédiat des activités poétiques des trois femmes est simplement la production de répliques afin de continuer la conversation. L’objectif principal n’est pas forcément l’amour : c’est plutôt s’occuper, s’amuser, éviter l’ennui, et échapper à l’emprisonnement. C’est un jeu sur la topique de la prison amoureuse (voir la deuxième citation ci-dessous et voir aussi plus tard Froissart), en rappelant son sens primaire de véritable prison.

Screen Shot 2014-10-09 at 5.07.20 PMC’est aussi un jeu philologique : on a vu un effet analogue, quand le lexique littéraire de la fin’ amor est condensé et rendu en tenso banale, frivole, et mondaine. Dans les deux cas—emprisonnement et langue poétique—il y aurait un rappel au sens originel, de base, et ses racines « réalistes » dans la vie de tous les jours. [On délaisse le raffinement des abstractions de la fin’ amor poétique pour le pratique ; en commentaire satirique, cynique, et comique.]

Alis et Margarida partagent l’emprisonnement et les souffrances de leur dame, et essayent de leur mieux de lui servir de réconfort. Elles l’aideront (comme vous verrez dans les autres citations reprises ici) non seulement dans la production de « bons mots » mais aussi dans la compréhension, l’interprétation, l’analyse, le commentaire, la répétition, et l’entraînement : bref, dans toute l’activité poétique élargie, afin de nous montrer dans cet essenhamen ce que c’est que la littérature. Si Flamenca est à la fois œuvre littéraire et ouvrage de critique littéraire et manuel d’apprentissage et guide pratique, c’est aussi pour nous rappeler que « la poésie / la littérature » ce n’est pas juste un ouvrage fixe, fini, figé. Le Roman de Flamenca ce n’est pas ceci :

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Nos dames sont bien capables et compétentes dans toutes ces pratiques littéraires. Ce ne sont bien sûr pas des clercs—chose impossible à l’époque pour une femme—mais on les associe à un champ lexical du savoir, de l’esprit, et de l’adresse. Étant donné que Flamenca s’intéresse à une activité littéraire plus large et plus détaillée—et non seulement l’acte d’écrire—et qu’on se moque du style de composition de Guillem (quand il essaye de « trouver » ses mots dans un exercice estudiantin lourdaud et stérile) et de tout le domaine des clercs (et de la clergie), il se peut que nous y voyons la trace d’une main (et surtout d’un esprit vif) non-cléricale, peut-être aussi féminine, intelligente mais frustrée, incapable de suivre le type de formation traditionnelle (trobador et/ou clerc) qui mènerait à la vie littéraire. Une main et un esprit emprisonnés par ce bloquage à l’accès, enfermés dehors. Notons entre parenthèses que si on est troubadour on n’est pas nécessairement clerc, et vice versa : les demoiselles possèdent des attributs troubadouresques, dont on reparlera dans un instant.

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Les répliques des dames sont, jusqu’au point culminant du poème (le « pren li » silent), des questions : elles ajoutent le minimum possible de nouveau matériel aux déclarations de Guillem (notons aussi que la plupart des verbes actifs sont de lui), adoptant plutôt une position neutre ou ambigüe, incitant Guillem à continuer, tout en essayant d’influencer la direction que prend le jeu. Les dames ajouteront cependant ce qu’elles peuvent, tout en respectant les limites de ce jeu courtois, poussant l’écho—et l’imitation d’Echo elle-même—vers une créativité dérivée et ingénieuse [sur ce, voir “On derivative ingenuity“].

QUE PLANS ?

Screen Shot 2014-10-09 at 5.07.28 PMLa première contribution des dames, que plans, est trouvée par Alis, approuvée par Flamenca comme trop ben si fa et la « trouvère » louée comme ben ai qui cest mot chausi. Ensuite Flamenca, entrainée par Alis et Margarida, répètera ses deux mots plus de mille fois afin de bien se préparer pour la grande représentation à l’église. À vous de décider si mille fois c’est de trop, ou un commentaire sur l’intelligence de Flamenca, ou tout simplement un indice de l’ennui des trois pauvres prisonnières. Pouvoir s’amuser pendant longtemps sans beaucoup de matériel, c’est aussi un atout donnant espoir aux esprits enfermés et un signe d’intelligence et d’aptitude créatrice.

DE QUE ?

Screen Shot 2014-10-09 at 5.07.41 PMScreen Shot 2014-10-09 at 5.08.02 PMScreen Shot 2014-10-09 at 5.13.58 PMUne fois que « de que ? » a été trouvée, nous sommes à la fin du premier vers de la tenso. C’est un étape importante : le « que » est à la rime, contrôlant donc la forme du poème. Comme Margarida le remarque bien, se i ave, c’est ici qu’on verra si le poème tient bien ensemble. De que résume deux « que » précédents (4568-69) et ajoute un nouvel élément au poème, le « de », qui sera repris par Guillem dans son « d’amor » (qui réutilise aussi son propre « mors mi » d’avant). Rappelons que ce poème a des limites bien précises, pour des raisons pratiques : il doit être très court, facile à apprendre, et conformer aux règles du jeu.

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Nous savons que Margarida a bon mot trobat. Nous ne savons pas si Flamenca avait son propre bon mot, ou si elle avait trouvé le même mot ; comme on a la règle des deux syllabes et comme nous sommes vers le début du jeu-poème, peu de sons ont été utilisés et sont disponibles, et les options possibles sont très restreintes. Un nouveau jeu commence, combinant les devinettes et la composition : Flamenca persuade Margarida de lui révéler ce qu’elle avait trouvé.

Margarida se fera ensuite appelée et louée comme trobairitz par Flamenca : la parodie de la relation entre poète et mécène, et l’exemple le plus clair dans dout le roman de la création dérivée et ingénieuse : « trouver » ou « faire » un nouveau mot, une nouvelle chose qui est créée à partir de quelque chose qui existait déjà, un « repurposing » de recyclage. Le dérivé linguistique de « trobairitz » à partir de « trobador » c’est aussi bien sûr un dérivé qui rappelle la dérivation « originelle » de la femme à partir de l’homme.

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Ici, les composants sont trop ben d’où un renversement (trop ben → ben trop) en bona trob, et la terminaison -airitz en écho de iest et de la fin, -ida, du prénom Margarida. Ben trobat / trobairitz est un jeu de mots très rapide, un jeu d’esprit qui nous montre qu’on devrait probablement réévaluer l’intelligence de Flamenca. Nous avons vu des présages du trobairitz bien avant—truphairitz et fenera d’amor cortes—et des échos résonneront longtemps, dans un fil conducteur à la fois linguistique et thématique (la déception, la ruse, la dérive et le dérivé qui subvertissent voire même pervertissent) qui donne au roman sa cohésion et sa cohérence structurelle. Flamenca—le personnage et le roman éponyme—sont plus célèbres pour l’invention du néologisme « trobairitz » que pour toute autre production créative ; à ce que je sache, c’est aussi la seule occurrence du mot dans le corpus littéraire occitan (mais je ne l’ai pas encore cherché dans le corpus disons non-littéraire).

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Margarida répond avec son propre bon mot, la blague mellor non vist, daus vos e dau Alis en fora : voilà, on a réussi à s’échapper de la prison en s’amusant. Si Boèce me le permet : ce qu’on voit ici, la grande joie et le message optimiste et libérateur pour toute lectrice, c’est la consolation de l’esprit et du jeu, des jeux d’esprit qui permettent d’être seules ensemble, solidaires en compagnie d’autres solitaires solidaires en conversation.

PER CUI ?

Screen Shot 2014-10-09 at 5.08.50 PMNotons ici les expressions d’amitié, les « amiga » en gras : c’est une des récompenses que reçoivent les demoiselles pour leur service et leur réconfort. Les dames se consolent entre elles, solidaires, s’enthousiasment— regardez par exemple la sincérité des soucis d’Alis—travaillant ensemble joyeusement en équipe. Le jeu d’analyse et de découverte littéraire, où on s’essaye à déceler les intentions du jeune homme mystérieux, continuent et s’étendent dans les jeux que jouent les dames entr’elles : jeux d’observation, de lecture sur le vif, et de détection.

QU’EN PUESC ?

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Screen Shot 2014-10-09 at 5.09.08 PMCette réplique, de nouveau travail en équipe, souligne ce que c’est qu’un « bon mot bien trouvé » : ambigu, incertain, ingénieux, « couvert » avec un « secret » à l’intérieur à découvrir : au sens littéral et au sens figuré et, éventuellement, sexuel. N’oublions pas le sarcasme frivole non plus ; un des raffinements les plus élégants de ce roman serait son ludus serio simultané.

[ajout, 2015-10] On pourrait éventuellement y voir une allusion au trobar clus, ce qui nous aiderait à rattacher une date à au moins une partie du roman—celle, centrale, qui racconte la composition de la tenso—plaçant sa composition ou au moins situant l’action du roman vers les années 1210 au plus tard, afin que l’allusion et la blague fonctionnent (Arnaut Daniel, actif jusqu’en 1210 ; Lombarda, vers 1216). Voir aussi la tenso entre Raimbaut d’Orange et Guiraut de Bornelh (ce dernier restant actif jusque vers 1210), où le premier soutien le trobar clus contre le leu.

Flamenca nous présente une satire de la poésie et de la poétique ; si nous y voyons de la trobar clus, c’est plutôt celui de Marcabru (mi-12e s., le seul trobador nommé dans le roman, et un des seuls poètes qui y figurent) et l’hermétique et l’herméneutique d’un clus critique (Köhler).

Notons aussi que cette blague littéraire nécessite une connaissance et une compréhension de son contexte. C’est à dire d’une histoire littéraire qui comprend et le trobar clus satirique de Marcabru (vers le début du 12e s.), et le trobar clus des deux prochaines générations, un clus courtois et hautain (Peire d’Alvernhe, Arnaut Daniel, Raimbaut d’Aurenga) et les critiques du trobar clus dans le débat poétique entre Raimbaut d’Orange et Guiraut de Bornelh et aussi la critique par Bernart Marti du clus de Peire d’Alvernhe (“D’entier vers far ieu non pes”) et sa discussion des vers entiers et des frags [remise à jour, 2015-10 : je suis en train de le relire, et de relire Peire d’Alvernhe, attentivement] : ce dernier est très pertinent dans notre roman et sa partie centrale de/sur la composition. Une composition qui n’est pas simplement le poème produit et qui nous souligne l’entier tout autour : la compréhension, l’interprétation, l’analyse, le commentaire, la répétition, et l’entraînement : toute l’activité poétique élargie. Et où on fait quelque chose de fort curieux avec les fragments et avec l’entier…

Rappelons toujours que Flamenca est entr’autre un jeu littéraire et une blague aggrandie—rendue ainsi en tout détail tout comme elle est par son rallentissement—sortant d’une culture ludique, de l’esprit farceur d’André le Chapellain et des cours aquitanaines. La liseuse attentive est censée en tirer des leçons, de cet essenhamen multiple, y compris des leçons sur le sens : non seulement de comprendre le roman en trouver son sens (ou plutôt ses sens), mais le sens des sens et le autres sens d’entendemen en entier. Soulignons donc l’importance de jocs, bon entendement, cubertz / non sera certz, mieller es de totz.

CONSSI ?

Screen Shot 2014-10-09 at 5.09.17 PMConssi nous montre cette méthode de création dérivée, la pratique poétique, au rallentissime. Vous y voyez (en caractères gras) l’accumulation des consi ainsi que des consira, cor dis, con dis, conseillon, et conseil. C’est une composition qui exemplifie le bon usage esthétique et rhétorique de la copia. Flamenca avait trouvé ce qu’elle cherchait, mais elle ne le savait pas encore, et les trois s’entraident afin de résoudre le problème : pensson eissamen … conseillon (ll. 5115-20).

Soulignons aussi de nouveau l’aspect du jeu : le plaisir ici, c’est le plaisir de jouer, on a perdu de vue tout prétexte amoureux.

Screen Shot 2014-10-09 at 9.24.55 PMPREN LI

Screen Shot 2014-10-09 at 5.09.27 PMAlis et Margarida proposent cette réplique séparément, dans de longs discours que je vous épargne. Mais c’est effectivement Margarida qui a suggéré l’idée bien avant, au hasard, avec une grimace : un « bon mot » peut aussi être un geste, le langage comprend aussi les silences.

Screen Shot 2014-10-09 at 5.17.59 PMCONCLUSION ET FIN

Peu après, Flamenca et Guillaume se rencontreront aux bains, rencontres amoureuses qui se multiplieront dans ce « summer of love » et pendant plusieurs desquels nos deux amants seront accompagnés de Margarida et Alis et des deux écuyers de Guillaume, Oton et Claris. Voilà donc un deuxième « don d’amitié » de Flamenca à ses dames : deux beaux jolis jouets.

Dans ces jeux, qui en ressort gagnant? Tous sont pris à la fin ; pris dans les filets de la cour, des poupées (Sankovitch) qui jouent des comédies pour amuser la cour. Comme toute personne qui s’ennuie, on retombe vite dans des comportements destructifs. Comment y échapper? En jouant le jeu, mais le subvertissant en arrière-scène. Qu’est-ce qui reste privé, et comme ressource ? Qu’est-ce qui reste après la fin des aventures amoureuses? Cette amitié, le lien d’une aventure partagée, et le confort du souvenir raconté. Et la consolation de cette amitié et ses divertissements nous offre le moyen d’échapper non seulement à l’emprisonnement en solitaire par Archambaut, mais aussi une façon de combattre l’ennui, et l’ennui et les ennuis de la vie en pseudo-liberté, à la cour.

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NOTES / BIBLIOGRAPHIE

  • Texte de base : (édition d’Ulrich Gschwind, 1976 via) Peter T. Ricketts, Alan Reed, F.R.P. Akehurst, John Hathaway, et Cornelius Van Der Horst, eds. Concordance de l’occitan médiéval. (Tornhout: Brepols, 2001-). CD-ROM 2.
  • Traduction : Jean-Charles Huchet. Flamenca : Roman occitan du XIIIe s. (Paris : UGE coll. “10/18”, 1988)

+ POSTFACE, 2014

  • NOUVELLE TRADUCTION [2014] : éd. François Zufferey, trad. Valérie Fasseur. Flamenca. (Paris: Livre de Poche coll. “Lettres Gothiques”, 2014)

Une note supplémentaire, reprenant l’AVERTISSEMENT en préface… Je me suis réjouie que certains ont remarqué ce que j’espérais qu’ils auraient vu, pendant la période des questions (mais, hélas, souvent sans se rendre compte de l’aspect PLAISANTERIE de la communication, en accord avec le caractère PLAISANT du texte mais là je me tiens coupable et responsable).

L’amitié liant ces deux femmes peut être lue d’une autre façon. Nous l’avons vue du point de vue de Flamenca. Mais : Margarida et Alis sont-elles sincères dans leurs expressions d’amitié pour leur maîtresse ?

Comment le saurait-on ? On ne voit ces deux dames et on n’entend leurs propos qu’à travers la perception (et peut-être la médiation) de Flamenca. Ce qu’elles disent est souvent fort poli, d’une politesse qui pourraient être le naturel d’une personne bien élevée–donc, signe du zénith de la courtoisie–ou de la courtoisie vide et froide, ou pire encore, ironique et manipulatrice. À quel but ?

Le faux d’un courtisan professionnel aurait l’intention de faire avancer ses propres intérêts, y compris l’acquisition d’un amant. Un jeu. La pauvre Flamenca : entourée de gens qui ne s’intéressent à elle que pour l’utiliser. Symbolismes : la femme, la femme noble, la noblesse, l’Occitanie, la fin de la courtoisie. La langue (l’occitan) et le langage (courtois) ont perdu leur ancienne valeur, vidés, pervertis pour que prez, valor, bon etc. signifient uniquement le « bien » matériel. Peut-être un commentaire sur la traduction de ce système de valeurs et d’idées en français, un exemple avant la lettre du traduttore traditore dantesque, et un commentaire politique sur l’invasion et l’occupation française du pays des troubadours (sur ce, voir par exemple David Rollo).

Pire encore, nous voyons ici deux dames qui se jouent de leur maîtresse : une courtoisie sarcastique. En regardant les changements de ton et de style dans les énoncés de Margarida et d’Alis, on peut se demander si tout ce qui n’est pas en discours courtois, c’est là qu’on trouverai le vrai, le sincère. Flamenca est un roman satirique qui commente sur la courtoisie, et le meilleur moyen de le faire, c’est de jouer avec elle : que se passe-t-il si on divorce la langue du sens ? Si on utilise un langage courtois vidé du sens courtois, ou utilisé en sens anti-courtois ; ou encore, vidé de tout sens ; et en contraposition, du langage non-courtois, simple, mais vrai. C’est aussi un ajout au débat du trobar clus / trobar leu : une caricature des deux. C’est facile de voir du trobar clus extrême dans les poéseries artificielles, stériles, banales et pompeuses de Guillem, mais il n’est pas le seul coupable et les femmes ont besoin d’utiliser un autre type de clus afin de ne pas « se faire avoir » … tout en voulant exprimer le leu en légèreté et clarté.

Je pensais pendant longtemps que Flamenca, c’était un roman anti-courtois, mais je le vois maintenant plutôt comme roman dystopique, montrant à un public contemporain (le premier public d’une première version/partie de l’œuvre) le futur proche de leur monde. C’est un parallèle pré-moderne aux dystopies contemporaines, post-modernes : roman-sœur de l’œuvre d’Octavia Butler et de La Servante écarlate de Margaret Atwood.

Il ne faut cependant, comme Flamenca nous montre bien, perdre de vue l’évident et le sens commun ; c’est là une leçon pratique et élargie de sa critique « trobar leu » de la fin’amors courtoise. Margarida et Alis jouent un jeu cynique ; peut-être pour se venger de leur situation et pour se moquer de leur maîtresse, démontrant les traits typiques du clerc de l’époque : d’un statut social inférieur à son mécène mais d’intelligence, d’éducation, et d’esprit supérieurs ; le flattant comme un bon clerc / poète de cour le doit (c’est après tout son boulot), en glissant des bns mots subtils afin de retenir toujours assez d’amour-propre et de dignité humaine pour pouvoir survivre, vivre en bonne conscience. Des parallèles : Raimon Vida de Besalú, Abrils issi e mays intrava ; Jean de Meun, Le Roman de la Rose.

L’amitié entre Flamenca et ses dames est un faux et/ou un jeu. Pensez Mean Girls, Heathers, Beverly Hills 90210 ou toute niaiserie méchante d’adolescentes ennuyeuses et mourant d’ennui. La lassitue d’hai las et le mors mi sont bien à propos, véritablement ben trobat. Les dames se jouent de leur maîtresse. C’est bien typique qu’un huis clos ennuyeux termine en destruction. La vraie amitié ici, s’il y en a, c’est entre Margarida et Alis ; alliées, compagnons, camarades dans la lutte des classes.

Est-ce toujours possible que le conflit principal ici ne soit pas social, mais des femmes qui s’unissent, mettant de côté leurs différences sociales et de naissance ? Elles démntrent une véritable « noblesse d’esprit » tout en montrant leur esprit, jouant une comédie qui est pur jeu d’esprit, pour leur public immédiat et pour se jouer de lui : c’est à dire Archimbault, qui les regarde du pertuis. Avc un clin d’œuil aux versions féminines et fictives / ludiques du judici d’amors tels les “cours d’amour” d’Aliénor d’Aquitaine et compagnie dans le De Amore d’André le Chapelain.

Cette interprétation nous donne aussi des sens supplémentaires aux amiga et compagnie, un jeu par les femmes pour allécher l’appétit d’un homme fasciné par le mystère de relations féminines en privé, un voyeur impuissant en quête de fantaisie érotique lesbienne—seul secours possible (et sans aucun danger) de sa peur du cocufiage par un fenera d’amor cortes. Et, comme bien de fantaisies masculines de ce type, représentée comme une perversion, un détournement du sens « naturel » des mots et des choses, et pas « du vrai » : pas un véritable amour—qui ne pourrait être qu’hétérosexuel—ni un « vrai » acte sexuel—de même, et/ou de toute façon nécessitant une pénétration par un homme ; sans agence active masculine, ça ne « compte » pas : que le « ça » soit faire l’amour ou faire de la poésie. Mais quel jeu savant notre trio de femmes jouent-elles, quel clin d’œuil y a-t-il, quand l’ami devient amiga et quand elles inventent la trobairitz ? Est-ce ici la grande subversion de Flamenca : qu’une création artistique, littéraire féminine passe inaperçue des lecteurs et de l’histoire et la critique littéraires écrite par des hommes, ces descendants des clercs ?

On ne sait pas depuis combien de temps Margarida et Alis sont avec Flamenca. C’est possible qu’elles aient été plantées par Archimbault, ou que leur fidélité ait été achetée. Elles feraienr partie de la conspiracie our de l’hallucination imaginée par Arcimbault, en « archi-joueur narratif » (voir thèse, ch. 4).

Ou encore, que leur relation avec Flamenca change : se détournant en respect pour son statut partagé de prisonnière, d’objet-pion, de femme ; et pour ses essais de se débrouiller et de vivre de son mieux son emprisonnement, de bonne humeur, en s’amusant. Que leur féminité les unisse. Qu’elles jouent un jeu multiple, ensemble. Juste pour terminer ces commentaires dans le domaine du positif…

NEXT POSTS IN THE “OLD TALKS” SERIES

  • “Chat-up lines: the expression of feminine ingenuity in some Occitan hagiography”
    46th International Congress on Medieval Studies
    Kalamazoo, 2011

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